01.06.2007
Un bon dieu pour les ivrognes
Ce livre est composé de dix nouvelles, déjà publiées dans des revues ou différents recueils. Elles ont pour cadre le Finistère et, plus particulièrement les bars de Brest, que Baptiste Cabidoche fréquente avec une belle assiduité. Car Baptiste est le personnage récurrent de ces histoires déjantées, un personnage qu’on suit depuis son adolescence jusqu’à l’âge adulte à travers différentes aventures. Ou plutôt, des mésaventures ! Car il lui en arrive de belles, à ce pauvre garçon ! Il a l’art de se retrouver dans des situations impossibles, de se faire larguer par les filles, qui lui reprochent d’être trop porté sur le whisky - ce qui, ma foi, est la pure vérité ! - ou de rencontrer des personnages aussi paumés que lui, en situation précaire ou carrément en marge de la société, toujours prêts à chuter et à tomber plus bas. Ici, c’est une femme enceinte abandonnée par le père de son enfant et qui cohabite avec deux marginaux, là une femme de banquier délaissée par son mari, là encore une agricultrice bio qui se démène tant bien que mal, pour élever ses enfants… Hervé Bellec a ainsi fait vivre tout un monde, toute une faune, de petites gens, des éclopés de la vie, dans une joyeuse ambiance ! Car on ne s’ennuie pas une seconde avec Baptiste Cabidoche. Malgré ses déboires, il garde le sens de l’humour, un sens de la répartie qui fait rire, une ironie qui fait mouche. Quant à ses compagnons de malheur, ce sont, eux aussi, des personnages sympathiques. L’auteur a su croquer des tranches de vie, dans un style vivant, parfaitement adapté à ses héros de passage, et a su rendre l’ambiance des lieux où ils évoluent. Le livre est à la fois drôle et dur, mais ainsi va la vie du brave Baptiste Cabidoche !
Y.L.
Signalons, par ailleurs, qu’Hervé Bellec vient de publier, aux éditions Coop Breizh, un recueil de textes courts intitulé « Demain, j’arrête d’écrire ».
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14.05.2007
JE VIENS DE TUER MA FEMME
Par Emmanuel Pons, éditions Arléa, 160 pages, 14 ¤.
Hasard des titres. Voilà quelques années, Claire Fourier lançait, menaçante: « Je vais tuer mon mari» (Bartillat, 1998) ; Emmanuel Pons, lui, nous annonce froidement: « Je viens de tuer ma femme » ! La différence, c’est que l’héroïne de Claire Fourier s’en est tenue aux intentions, alors que le narrateur de ce premier roman - qui porte le même nom que l’auteur - est passé à l’acte ! Il est même devenu, au fil de ses visites chez ses voisins, un tueur en série... C’est ce qu’il explique, avec lucidité et cynisme, dans ce récit macabre et insensé, qui s’étend sur sept jours et qui a pour cadre un petit village de Seine-Maritime, Oherville. Que le lecteur ne s’attende pas, pour autant, à des descriptions bucoliques de la campagne normande: tout se passe dans l’esprit complètement détraqué du héros, qui ne cesse de monologuer ou, suivant les circonstances, de s’adresser à sa femme, Sylvie, qu’il vient de supprimer et de placer dans le congélateur de la buanderie en attendant mieux. « Je confie à Sylvie mon angoisse. J’aimerais tellement qu’elle me soutienne ! M’a-t-elle seulement compris une fois, Peut-être. L’ai-je assez regardée pour voir si elle me comprenait ? » D’après Emmanuel, Sylvie l’accablait de reproches, de remontrances, de critiques. En fait, une insatisfaction profonde perturbait leurs relations. Peut-être parce qu’ils n’avaient pas eu d’enfant… Ce sont tous ces souvenirs, ces occasions manquées qu’Emmanuel Pons ressasse et rumine dans un tourbillon que l’auteur a rendu avec une grande maîtrise de style et un humour noir, grinçant, dérangeant. Mais à travers les cris du héros, ses déchirements, les horreurs qu’il peut proférer, on sent aussi un élan, un grand besoin d’écoute et - le croira-t-on ? - de la tendresse, une chaleur que n’avait jamais pu exprimer ce mari dont le coeur étouffait.
Y.L.
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30.04.2007
Prix des lecteurs. La mère à la mer
L’ATLANTIQUE SUD
Par Jérôme Tonnerre, éditions Grasset, 280 pages, 16,90 ¤.
« Partir, c’est mourir un peu, mais mourir, c’est partir beaucoup ». Quand on lit cette citation d’Alphonse Allais, placée en épigraphe, on se dit que ce roman ne doit pas engendrer la mélancolie ! De fait, malgré le sujet, Jérôme Tonnerre, qui est à la fois l’auteur et le héros de cette aventure, sait provoquer le sourire et le rire. Avant de mourir, en 1991, sa mère, Anna Tonnerre, avait exprimé le voeu que ses cendres soient dispersées dans l’Atlantique Sud. Un souhait qui pose un sérieux cas de conscience au fils, qui a la phobie des voyages ! « A la valise, il avait préféré le cercueil », écrit ainsi Jérôme, avec cet humour - noir, un peu macabre parfois - qui ne le quitte pas tout au long de ce livre. Mais, en bon fils consciencieux, il cherche à respecter le voeu d’Anna. Il se met donc à chercher : où exactement dans l’Atlantique Sud faut-il disperser les cendres maternelles ? Et surtout, pourquoi dans cette zone ? Son enquête va l’emmener très loin dans l’histoire de sa famille et dans les relations que sa mère entretenait avec son frère, sa soeur et son mari. On découvre ainsi une famille extrêmement complexe - à 32 ans, Jérôme lui-même continue de consulter le pédiatre de son enfance ! -, aux rapports parfois difficiles. À une époque, Anna avait même disparu pendant deux mois du domicile familial. A son retour, elle avait commencé à déprimer et à boire. Pourquoi ? Avec qui était-elle partie ? C’est ce qu’apprendra Jérôme lors de son enquête. Une enquête au terme de laquelle il se trouvera libéré : en larguant ses cendres du haut d’un hélicoptère au large de l’île d’Yeu, il brisera les liens avec sa mère, et il découvrira, en même temps, l’amour auprès d’une jeune femme avec qui il se sent prêt à partir en voyage ! Au total, Jérôme Tonnerre a écrit là un roman riche, plein de malice, de verve aussi, ponctué de trouvailles verbales, et d’une autodérision très drôle.
Y.L.
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20.04.2007
"Fallait pas partir"
LES LANGUES PATERNELLES
Par David Serge, éditions Robert Laffont, 270 pages, 18 ¤.
Un matin de 1964, Hector a quitté sa femme et ses deux fils, laissé son travail de vendeur d’appareils électroménagers et déserté le beau quartier de Paris où ils habitaient pour aller vivre dans celui, populaire, de Belleville. Quarante ans après, son fils, David, un chanteur à succès, se recueille devant la dépouille de son père, qui vient de mourir à l’âge de 87 ans. L’heure est au souvenir, au grand déballage. Et les mots coulent à flots, en phrases courtes, sèches, cinglantes. Un style brisé, lyrique, musical. « C’est l’histoire d’un enfant qui cherche un père », un père qui avait « douze ans d’âge mental », « vieil artiste éternellement jeune » qui raconte sans cesse qu’il a connu Fréhel, Sacha Guitry et Léo Ferré : «Plaisir et paresse étaient de ton royaume ». David, « le fils qui ne pleure pas à la mort de son père », passe ainsi en revue toute son existence : les souffrances de l’enfant abandonné, écartelé, qui n’a jamais eu une vie semblable à celle de ses copains d’école et n’a jamais trouvé sa place dans les groupes, dans les bandes; son adolescence perturbée par une sexualité mal comprise et très mal vécue ; sa vie de mari et de père, enfin. Marié à Marjolaine, il a eu trois garçons, mais il n’est pas à l’aise dans ce rôle-là ni au milieu de sa belle-famille : il se sent inadapté, en décalage, trop différent, et finira par divorcer. « Fallait pas partir », répète constamment David à l’intention de son père, à qui il s’adresse à voix haute tout au long de ce livre. Pourtant, malgré ce naufrage affectif, qui a pesé sur les différentes étapes de sa vie et gâché ses relations avec ses propres enfants, il trouvera, tout à la fin, les mots de l’apaisement et du pardon. Un roman vif, violent mais lucidesur les thèmes classiques de la paternité et de la difficulté à communiquer.
Y.L.
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VOYAGE AUX PAYS DU COTON
Par Erik Orsenna, éditions Fayard, 300 pages, 20 ¤.
«Le coton est le porc de la botanique », affirme Erik Orsenna dans son introduction. «Chez lui, tout est bon à prendre» : les fibres, les graines, et même les résidus, utilisés par l’industrie pétrochimique. Pour se rendre compte de ce que représente ce marché mondial, l’académicien s’est donc rendu dans différents pays où l’on cultive, achète, commercialise ou transforme cette plante qui constitue, dans certains cas, un véritable « or blanc ». Ce grand reportage, au ton vigoureux et incisif, entraîne donc le lecteur au Mali, aux États-Unis, au Brésil, en Ouzbékistan, en Égypte, en Chine et dans les Vosges. Autant de pays, autant de pratiques, de points de vue et… d’intérêts divers, voire divergents ! C’est ce que met en lumière Erik Orsenna à travers les rencontres et les observations qu’il a pu faire au cours de son voyage. Le constat, au final, fait plutôt froid dans le dos. Le Brésil, où une «mer blanche» a pris possession du coeur du pays, et les États-Unis, où l’on ne semble pas s’embarrasser de principes, apparaissent ainsi comme de véritables rouleaux compresseurs. La Banque mondiale et les lobbies de l’industrie cotonnière affichent une puissance et une arrogance terrifiantes, tandis que la recherche et la technologie sont poussées toujours plus loin. «La botanique en est encore à ses balbutiements », confie ainsi à l’écrivain un savant américain de réputation mondiale. À côté de ces mastodontes, l’Europe semble bien vieille et la France des trente-cinq heures tout à fait dépassée. «En France, vous ne travaillez pas assez. Donc vous préparez mal l’avenir de vos enfants », affirme, par ailleurs, sans ambages, un Chinois à Orsenna. Bref, ce « petit précis de mondialisation » montre, de façon éclatante, que « ce qu’on appelle "coton" est de moins en moins un cadeau de la nature. C’est une création permanente », qui fait encore vivre des centaines de millions de personnes dans le monde.
Y.L
08:51 Ecrit par dans Erik Orsenna, Extraits, Littérature, Voyage au pays du coton | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Erik Orsenna, Prix des lecteurs du Télégramme
10.04.2007
Lorraine connection (3/3)
Aïcha se précipite. Rolande s’agenouille, les cheveux d’Emilienne traînent sur le gerflex noirci, crevé, pas nettoyé depuis quand ? Elle en éprouve de la honte, enlève sa blouse, la glisse sous la tête de la blessée, morte peut-être, en tout cas, je ne la vois pas respirer. Elle se penche, tente un bouche-à-bouche, perçoit un souffle. Avec un geste tendre, elle déboutonne le col de la chemise, dégage les jambes coincées dans la chaise basculée. Une trace de brûlé sur le siège. Les filles se sont toutes levées, regards fixes, lèvres closes, appuyées contre les parois de tôle, le plus loin possible d’Emilienne. A quoi tu pensais tout à l’heure ? La peur ? Elle est là en son royaume. Réjane, la voisine de chaîne d’Emilienne, la voie chevrotante, les mains tremblantes, murmure :
- Il faudrait peut-être faire un massage cardiaque.
- Tu sais faire ?
- Non.
- Moi non plus.
L’une lui claque le visage, le tamponne avec un linge humide, l’autre lui masse les mains en pleurant.
Antoine Maréchal, en blouse bleue, les lunettes sur le nez, jongle avec les plannings et les feuilles de présence, dans le bureau du personnel. C’est le contremaître du secteur montage-finition-emballage, et c’est chaque jour un tour de force d’essayer de maintenir la production sur les chaînes avec un taux d’absentéisme qui tourne toujours entre 10 et 20 %. Plus de 20 % aujourd’hui, en ce début d’automne. Quelle merde, tous ces bougnoules et ces bonnes femmes. Le travail, savent pas ce que c’est. Le Directeur des ressources humaines, en personne, entre dans le bureau, la petite trentaine, en costard bien coupé, chaussures fines, cuir italien, gommeux incapable et sûr de lui, tout juste sorti de chez papa maman. Maréchal, la cinquantaine lourde, dans sa blouse et ses chaussures de sécurité, frissonne de haine contenue.
- Monsieur Maréchal, ça tombe bien, je voulais vous voir. Les dernières statistiques nous donnent pour votre secteur un taux d’absentéisme de 13 % sur le dernier mois…
- Je sais, je suis en train de m’en occuper.
- C’est le taux le plus élevé de l’usine. Si vous ne parvenez pas à rectifier le tir, à terme, vous mettez en péril la survie de toute l’entreprise.
Maréchal enlève ses lunettes, claque les branches, les met dans la poche de sa blouse, à côté du Bic rouge et du Bic bleu, s’appuie des deux mains sur le bureau, qui grince.
- Ecoutez, Monsieur le Directeur des ressources humaines, vous, vous venez d’arriver, moi, je suis ici depuis le jour de l’ouverture de cette usine, et il ne s’est pas passé un mois sans qu’on soit menacé par la direction de la fermeture de l’usine. A croire qu’elle n’a été ouverte que pour être fermée.
12:00 Ecrit par dans Dominique Manotti, Extraits, Littérature, Lorraine connection | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Manotti, Lorraine, emploi, livre, Prix des lecteurs du Télégramme
09.04.2007
Lorraine connection (2/3)
Les bruits du grand hall de l’usine arrivent aux filles de façon très assourdie, mais ceux du convoyeur claquent entre les tôles, et rythment leur vie. Clac, le convoyeur se met en marche, chuintement, deux secondes, les tubes avancent, clac, arrêt, chaque fille se penche, grésillement des fers, un, deux, trois, quatre points, dix secondes, les bustes se redressent, Rolande en bout de chaîne, vérifie d’un coup d’œil que les soudures sont correctes. Clac, chuuu, le tapis avance, tête vide, les mains et les yeux travaillent seuls, clac, un, deux, trois, quatre, coup d’œil, clac, chuuu, le visage d’Aïcha entre deux tubes, petite mine, vingt ans, devrait aller mieux, clac, un, t’allais mieux toi à vingt ans, deux, enceinte, plaquée, trois, mère alcoolique, violente, quatre, qui vivait déjà à tes crochets, coup d’œil, clac, chuu. Aïcha les yeux vides, père violent, clac, un, mon fils, les mains dans les cheveux, deux, sur le visage, tendre, trois, jamais l’usine, jamais, quatre, apprends, apprends, coup d’œil, clac
chuuu, Aïcha, le travail, supporte, plus, clac, un, depuis l’accident, deux, l’accident, le sang, trois, le sang partout, quatre, le coup tranché, coup d’œil, clac, chuuu. Aïcha, couverte de sang, clac, un, elle a peur, deux, moi aussi, trois, toutes, peur, quatre, la peur vibre dans les tôles, clac, chuuu. Aïcha, son père qui hurle, clac, un, éclair éblouissant, jusqu’aux néons, sur la ligne d’en face, une barre grille, un hurlement très bref, brisé à son paroxysme, à crever le tympan, Emilienne a basculé d’un bloc à la renverse, la paume de la main de Rolande part toute seule enfoncer le bouton de sécurité, la chaîne s’arrête, un fil brûle jusqu’à la rampe de néon, flammèches jaune orangé, et très forte odeur de caoutchouc cramé, de caoutchouc ou d’autre chose, à vomir. Silence. Rolande grimpe sur une chaise, enjambe le convoyeur entre deux tubes. Emilienne est allongée par terre sur le dos, livide, raide, les yeux clos et les lèvres bleues. Enceinte de six mois. Son ventre pointe à travers la blouse qu’elle n’avait pas boutonnée complètement. Une sonnerie se déclenche quelque part, de l’autre côté des cloisons. Dans le silence total de la petite pièce, Rolande parle bas, d’une voix blanche, précise : « Aïcha, cours, dans les bureaux, le premier téléphone, appelle le SAMU, les pompiers. Cours, vite ».
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08.04.2007
Lorraine connection (1/3)
Une pièce confinée entre quatre parois de tôle grise, traversée de part en part par un convoyeur sur lequel reposent deux rangées d’écrans de télévision et leurs lampes, sous la lumière blanche de rampes de néons, d’où pendant ici et là des fils électriques. Deux lignes de quatre filles se font face, de part et d’autre du convoyeur. Il fait très frais, on va vers l’automne, et quand elles ont pris leur poste, ce matin, il faisait encore nuit. Aussi, bien que toutes les filles se connaissent et se sentent presque intimes dans ce lieu clos, où l’on travaille quasiment en équipe, cadences et primes collectives, personne n’a envie de parler, car aller vers les nuits longues et les jours courts rend plutôt cafardeux.
Les filles, grises aussi dans leurs blouses courtes, assises le buste penché en avant, les bras tendus, les yeux braqués alternativement sur la forme oblongue et agressive des culs de lampes qui défilent devant elles, et sur les miroirs d’acier poli, inclinés au-dessus de la chaîne, qui leur renvoient interminablement les mêmes images des mêmes lampes sous un autre angle, et comme agrandies, écrasantes. Un très fin fer à souder en main, elles effectuent les derniers points de soudure puis, à la sortie de leur chaînes, les tubes cathodiques achevés sont convoyés à l’atelier suivant, derrière la paroi de tôle, où ils seront emballés, pour être ensuite stockés, puis expédiés ailleurs, en Pologne, le plus souvent, où ils recevront une carrosserie en plastique et deviendront des téléviseurs.
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07.04.2007
Voyage au pays du coton (3/3)
Aux soirs de récolte, on croise dans la campagne d’innombrables carrioles tirées par des ânes. Elles viennent jusqu’à l’entrée du village déverser leur cargaison sur une étendue plate et soigneusement balayée.
Et la nuit tombe sur les petits tas de flocons blancs.
Le lendemain, c’est la fête lorsqu’arrive le camion de la société cotonnière. On pèse le trésor, ballot par ballot. On calcule. Un chiffre est annoncé. Le représentant de la société sort de sa poche une grosse liasse de billets. Il compte. Les visage s’éclairent. C’est en riant et en chantant qu’on jette le coton dans la benne.
Cette tristesse, l’ai-je inventée, que j’ai cru lire dans les yeux des anciens lorsque le camion, sous les vivats des plus jeunes, s’en est allé vers l’usine ?
Autrefois, le coton cueilli demeurait au village et c’est au village qu’on le tissait et teignait.
Aujourd’hui, à peine cueilli, il disparaît. Et ne réapparaîtra sous forme de tee-shirt qu’après un très lointain voyage.
Alors, certains jours, les femmes du village revêtent leurs plus cinglants boubous, s’assoient sur des nattes devant la case principale et renouent avec la plus ancienne des traditions. Une à une, elles étalent sur une planche les petites boules de coton à peine sorties de leurs cocons bruns de feuilles séchées. Elles passent et repassent un rouleau de fer pour retirer les graines…
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06.04.2007
Voyage au pays du coton (2/3)
Cette attirance pour le coton a de très vieilles racines chez les Dogons. Le vieux chasseur aveugle Ogotemmêli nous parle :
« Le jour venu, à la lumière du soleil, le septième génie expectora quatre-vingts fils de coton qu’il répartit entre ses dents supérieures utilisées comme celles d’un peigne de métier à tisser.(…) Il fit de même avec les dents inférieures pour constituer le plan des fils pairs. En ouvrant et refermant les mâchoires, le génie imprimait à la chaîne les mouvements que lui imposent les lices du métiers. (…)
Tandis que les fils se croisaient et se décroisaient, les deux points de la langue-fourche du génie poussaient alternativement le fil de la trame (…).
Le génie parlait. (…) Il octroyait son verbe au travers d’une technique, afin qu’il fût à la portée des hommes. Il montrait ainsi l’identité des gestes matériels et des forces spirituelles, ou plutôt la nécessité de leur coopération.
Le génie déclamait et ses paroles (…) étaient tissées dans les fils (…). Elles étaient le tissu lui-même et le tissu était le verbe. Et c’est pourquoi « étoffe » se dit soy, ce qui signifie aussi : « C’est la parole ».
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